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spiritualités-technologie - judaïsme et tout infos interressantes

paracha de la semaine:REEH

Extrait de L'essence de la Torah
La Torah éclairée par la Cabale
publié aux Editions Ramhal
Rav Mordékhaï Chriqui
et Dr Avraham-Gilles Morali





REEH, OU COMMENT LE VERBE

DEVIENT VISION

 

Notre paracha inscrit dans ses premiers versets un

paradoxe : elle parle à la fois de la vision et de l'écoute, l'une

devant servir l'autre. «Regarde, je mets aujourd'hui devant

vous bénédiction et malédiction : la bénédiction si vous écoutez

les commandements... »(Devarim, 11, 26-27). Moïse nous 

enjoint de regarder... comment on « écoute » [1] les

commandements de D.ieu. Introduction étrange, pour un sujet

si central et si important pour Israël : le respect des

commandements. La Torah aurait pu, comme dans la paracha

précédente (Ekev), parler simplement d ‘ "écoute" des

commandements : « Si vous écoutez ces lois, si vous les

observez et les exécutez... » (7, 12). De plus, nous savons,

depuis la paracha Vaethanan, que l'essentiel de la foi passe par

l'écoute : « Ecoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le

Seigneur est un » (6,4). Alors pourquoi cette injonction de

Moïse à regarder ? Et regarder quoi ?Le texte ne le précise

pas ; il continue seulement avec les notions de bénédiction et

de malédiction, qui ne sont évidemment pas de l'ordre de la

matérialité [2] . Il est donc clair que le regard auquel Moïse

fait allusion est une vision intérieure, au-delà de la

concrétude des choses, une vision vers l'essentiel : la

bénédiction. Et cette vision profonde des choses ne peut

s'acquérir que par le biais de l'écoute, c'est-à-dire de la

compréhension de la Parole Divine.


La vision et l'écoute sont deux sens complémentaires. Chacun

permet une appréhension du monde extérieur qui est capté,

canalisé et modulé à l'intérieur de nous grâce-en partie- à ces

deux « portes » que sont l'oeil et l'oreille. Mais le premier va

l'intérioriser de façon « brute », c'est-à-dire sans

modification intellectuelle. Quand l'oeil voit une table, il voit en

fait un morceau de bois horizontal avec quatre autres

morceaux verticaux qui le soutiennent. Ce n'est que parce que

nous avons appris que cet assemblage s'appelle table que nous

faisons la corrélation entre ces morceaux de bois et le

concept de table. La conceptualisation est rendue possible par

l'entendement, qui, comme son nom l'indique, passe par

l'écoute. En effet, l'intellection passe par la représentation

d'une chose vue ou entendue (ou sentie, ou goûtée, ou palpée)

dans notre cerveau. A partir de la sensation brute, va s'

élaborer dans notre esprit une interprétation de la chose qui a

été perçue par un de nos sens, pour la transformer en un

concept d'appellation, par un nom. D'où la question : la chose

est-elle réelle en soi ou n'acquiert –elle son existence

qu'après que le sujet l'ait désignée ? Ou en d'autres termes,

faut-il nécessairement un sujet pour que l'objet existe ré

ellement ? Les philosophes ont longuement débattu ce sujet,

et il existe une multitude d'avis sur cette problèmatique [3] .

La Torah, elle, tranche le sujet : la chose devient réelle

quand elle est nommée par D.ieu ou par l'homme. Le monde

est un monde créé par la Volonté, le Verbe Divins.  "Par la

Parole de D.ieu les cieux furent faits, et toutes ses armées

par le souffle de Sa bouche (Psaumes, 33, 6)". Béni soit Celui

qui parla et le monde fut, dit encore le texte de prière rédigé

par les sages de la Grande Assemblée. Le monde fut créé à

partir de la Torah et des vingt-deux lettres de l'alphabet

hébreu, nous dit le Midrach [4] . Il existe donc une structure

profonde sous-jacente à toute créature, à partir de laquelle le

monde va pouvoir prendre forme dans la réalité. Ainsi, par

exemple, à l'homme, correspond l' archétype même de la

création appelé l'Homme Primordial (Adam Kadmon), qui n'a

absolument rien à voir avec la forme d'un homme physique,

mais qui est le modèle originel à partir duquel D.ieu va

organiser le monde réél, et notamment l'homme qui en est l

l'épicentre. C'est là toute la recherche de la cabale,

d'essayer de formuler les émanations premières de la Parole

Divine pour comprendre le fonctionnement de notre monde

matériel, qui n'est que l'émanation concrète de la Parole

Divine. L'homme joue aussi un rôle dans la structuration du

monde matériel. Ainsi, d'après le Midrach, D.ieu demande à

Adam de nommer tous les animaux qui passeront devant lui. Et

le nom qu'il attribuera à chacun correspondra à l'essence

profonde de chaque animal [5] .

Ainsi, le monde n'est pas une chose par elle-même et pour

elle-même, mais la résultante de la Volonté Divine. Nous ne

pourrons donc interpréter ce monde que si nous possédons la

grille de lecture écrite par le Fabricant, c'est-à-dire la

Torah.  "D.ieu regarda la Torah, et construisit le monde, tout

comme un architecte consulte son plan avant de construire sa

maison " (Béréchit Rabba, 1;1). Nous comprenons mieux

maintenant la vision de Moïse liée à l'écoute : la vision doit

toujours être précédée d'une écoute, d'une compréhension de

la chose, pour que celle-ci soit vue dans son intériorité. Ainsi,

on pourra changer la matérialité du monde en bénédiction,

c'est-à-dire affiner « l'épaisseur » matérielle en quelque

chose de divin. C'est pourquoi le principe de foi juif s'articule

autour de l'écoute (Chéma Israël) ; c'est pourquoi aussi une

personne qui a été privée de son ouie par un coup devra

toucher des dommages équivalents à toute sa personne, et non

seulement à l'organe de l'audition, à l'opposé de la perte

d'autres organes où l'on ne doit payer que la valeur estimée

de l'organe en question (Maimonide, Michné Torah, Nezikim,

Hilkhot Hovel, chapitre 2, Halakha 12) ; c'est encore la raison

pour laquelle un esclave hébreu qui refuse de s'affranchir

après six ans passés chez son maître doit avoir l'oreille

poinçonnée : cette même oreille qui a entendu la Parole de D.ieu
   au Mont Sinai proclamer qu'l'homme ne doit avoir comme seul

Maître que D.ieu, cette personne qui refuse de recouvrer la

liberté et de n'être l'esclave que de D.ieu, cette personne

devra avoir son oreille mutilée, car c'est par l'ouie d'abord

que l'homme juif s'attache à D.ieu (Rachi sur Exode 21, 6).


Est-ce à dire que la Torah privilégie l'ouie à la vision ?

Certainement pas, car il existe aussi de nombreux versets où

le rôle de la vision est prééminent pour la foi. Ainsi, lorsque les

Bnéi-Israël sont témoins de l'ouverture de la Mer Rouge et

que D.ieu les sauve des mains des Egyptiens, la Torah dit :

« Israël vit la grande main que l'Eternel brandit contre

l'Egypte et le peuple craignit l"Eternel. Ils crurent en l

'Eternel et en Moïse son serviteur » (Exode, 14, 31). Nous

demandons aussi à D.ieu dans la prière du matin, juste avant la

lecture du Shéma « Eclaire nos yeux par ta Torah ». C'est qu'il
   s'agit ici d'une vision qui n'est pas de l'ordre d'un simple

regard sur les choses, mais d'une pénétration à l'intérieur de

la structure du monde, d'une vision au-delà du sensible,

jusqu'à l'ouverture de tous les cieux. C'est ainsi que Rachi

interprète le verset  "Il t'a été donné de voir pour que tu

reconnaisses que le Seigneur est D.ieu» (Deutéronome, 4, 35) : «

Quand D.ieu a donné la Torah, Il leur a ouvert les sept cieux,

et de même qu'Il a déchiré les cieux supérieurs, de même Il a

déchiré les inférieurs, et ils ont vu qu'Il était seul ». Il ne

s'agit évidemment pas d'une vision matérielle, mais ils ont

compris, le jour du Don de la Torah, ce que signifiait

véritablement l'unicité de D.ieu. C'est aussi ce que « voit » le

prophète lorsque D.ieu s'adresse à lui : il y a une

« visualisation du verbe » pour reprendre la formule du

Ramhal (La voie de D.ieu, fin de la troisième partie).


De la même façon que tout le peuple d'Israël s'est élevé à ce

niveau de compréhension et de vision lors du Don de la Torah,

Moïse exhorte les générations futures à se hisser à ce même

niveau. C'est ainsi que nous pourrons continuer à « voir les

sons »...



[1] Le verbe écouter signifie ici étudier et respecter les commandements

 

[2] On pourrait arguer, à la suite du commentaire de Rachi, qu'il s'agit de la bénédiction et de la malédiction qui vont être représentées par les tribus qui se tiendront sur le Mont Garizim et le Mont Ebal. Mais cette cérémonie n'aura lieu que bien plus tard, lorsqu'ils rentreront en Eretz-Israël, et pour l'instant, le peuple qui se trouve face à Moïse ne « voit » rien de spécial (D'après certaines sources, il n'est même pas sûr que cette cérémonie ait eu lieu, même après leur entrée en Israël)

 

[3] Nous ne ferons que citer deux philosophes qui se sont particulièrement attachés à la question, Berkeley et Kant. Le premier affirme que la chose n'existe que parce qu'elle est perçue par un sujet percevant : « Etre, c"est être perçu ». Selon cette théorie, les choses n'existent pas en elles-mêmes, mais les idées sont les choses. Alors comment se fait-il qu'il y ait néanmoins une matérialité indépendante de nous-mêmes ? Berkeley répond : parce qu'il existe un esprit, une volonté plus puissante que la nôtre, D.ieu. C'est Dieu qui produit le monde de notre expérience.

Kant, dans sa « Critique de la raison pure », examine le processus de la connaissance. Elle a deux sources : la sensibilité, par laquelle des impressions sont reçues, et l'entendement, par lequel les objets sont pensés. Nous appréhendons nos expériences à partir de jugements a priori, et ainsi le monde n'est pas une chose en soi, mais tel qu'il nous apparaît, c'est-à-dire des phénomènes. A l'opposé de Berkeley, le monde a une existence en soi, mais nous ne pouvons l'appréhender que par le biais de notre sensibilité. Le monde,tel qu'il s'offre à nous, est un monde de phénomènes, non un monde de choses en soi.

Nous voyons à travers ces deux exemples de philosophes illustres que la vision d'une chose est inéluctablement liée à la compréhension préalable que nous en avons. La vision profonde à laquelle fait allusion Moïse provient d'une reflexion antérieure.

 

[4] Voir Les Sages d'Israël, par Ephraim Urbach, Editions Cerf Verdier, chapitre 9, p 210-220

 

[5] Ainsi, par exemple, kelev (chien) signifie “comme un coeur”. Le propre du chien sera de s'attacher à son maître de tout son coeur

 
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